Vous trouverez ici des réflexions philosophiques, historiques et politiques d'un franc-maçon
Penser l’universel au XXIᵉ siècle suppose d'affronter une aporie majeure : comment maintenir l'horizon d'un monde commun sans réactiver les réflexes dominateurs de l'universalisme impérial ? Face à l’« universalisme de surplomb » hérité d'une certaine rationalité occidentale, qui érige ses propres normes locales en canons absolus, l'universalisme latéral propose un décentrement radical. L'universel n'y est plus le point de départ normatif, mais un horizon précaire conquis par la mise en relation, la traduction et l'apprentissage de l'altérité.
De la phénoménologie de la perception aux cosmologies évolutives et aux théories décoloniales, cette généalogie dessine une refondation philosophique où l'unité ne s'impose plus : elle se tisse.
Merleau-Ponty et la matrice phénoménologique : de l'oblique au latéral
C'est dans l'essai « De Mauss à Lévi-Strauss », publié dans Signes (1960), que Maurice Merleau-Ponty formalise la rupture : l’universel ne s'obtient pas par « un surplomb sans lieu », mais par l'expérience ethnologique, cette « incessante mise à l’épreuve de soi par l’autre et de l’autre par soi ».
Cette formule prend racine dans sa théorie du corps propre développée dès la Phénoménologie de la perception (1945). Le sujet percevant n'est pas un entendement pur survolant le monde, mais une conscience incarnée, située, n'accédant au réel que depuis un ancrage fini. Dès lors, l'espace social et culturel n'est pas une géométrie abstraite, mais un entrelacs de perspectives vécues. Pour Merleau-Ponty aucun observateur ne peut occuper le « point zéro » de la culture. L'observateur occidental est tout aussi marqué par sa propre corporéité et ses mythes que les peuples qu'il étudie.
Prolongée dans ses cours sur la parole et le langage (The Problem of Speech, 1953-1954), sa lecture linguistique montre que les signes ne renvoient pas à des idées éternelles préalables, mais prennent sens par leurs écarts latéraux. De la même façon, les cultures s'éclairent par leurs différences plutôt que par référence à un canon transcendant.
L'universel latéral exige de se dépayser soi-même pour réintégrer sa propre culture comme une modalité parmi d'autres de l'expérience humaine, créant ainsi un « système de référence général » polyphonique.
Teilhard de Chardin : la dynamique cosmologique et la noosphère
À première vue, le cadre de Pierre Teilhard de Chardin semble éloigné du pragmatisme phénoménologique. Pourtant, sa lecture de l'évolution constitue une tentative audacieuse de penser un universalisme immanent et ascendant, qui émerge de la matière elle-même :
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Malgré cette convergence sur le refus du modèle statique, une tension subsiste avec Merleau-Ponty : chez Teilhard, le processus est vectorisé par une téléologie chrétienne (le « Christ cosmique »), là où la phénoménologie merleau-pontienne préserve l'inachèvement, l'opacité et l'indétermination du sensible.
Réinventions postcoloniales : Souleymane Bachir Diagne et l'épreuve de la traduction
Le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne réactive directement l'héritage de Merleau-Ponty pour répondre à la crise de l'universalisme européen dénoncé par les pensées postcoloniales. Dans Universaliser (2024), Diagne opère un déplacement décisif. Faisant écho au mot d'Umberto Eco (« la langue de l'Europe, c'est la traduction »), Diagne universalise ce principe. La traduction n'est pas un simple transfert de vocabulaire, mais une hospitalité linguistique qui accepte d'être transformée par la langue d'autrui.
L'universel cesse d'être un patrimoine achevé (souvent identifié aux seules Lumières européennes) pour devenir un travail polycentrique. Il s'agit d'une quête multilatérale, continuellement renégociée.
En rappelant que « c'est la tâche des damnés de la Terre de sauver l'universel », Diagne montre que les peuples colonisés ont souvent pris au mot les idéaux universels (liberté, égalité) pour les arracher à l'hypocrisie impériale et leur donner leur véritable ampleur concrète.
Ce geste dialogue avec d'autres pensées contemporaines du commun :
Horizons opérationnels : les chantiers contemporains
L'universalisme latéral dépasse la querelle académique pour fournir une boussole face aux fractures actuelles.
Face à la crise climatique, l'universalisme abstrait des traités internationaux échoue souvent parce qu'il ignore les attachements locaux. La noosphère teilhardienne, purgée de son providentialisme et confrontée à l'écologie politique, invite à articuler le soin des écosystèmes singuliers avec une responsabilité planétaire partagée.
Contre le double écueil du souverainisme chauvin et de l'assignation identitaire, le modèle latéral fait du frottement entre les cultures le lieu même de production du droit et des valeurs communes.
L'enseignement de la philosophie, de l'histoire et de la littérature ne peut plus s'organiser autour d'un canon occidental entouré d'annexes exotiques. Il doit s'élaborer de manière transversale, en montrant comment les concepts circulent, se répondent et se réinventent d'une rive à l'autre des langues.